La Chapelle de Bethléem en Normandie

 

Fondation

 

Armoriale de Charles Ier de BourbonUn peu plus au nord de l'église d'Aubevoye, dans un paysage à la fois enchanteur et mystérieux, s'élève la chapelle de Bethléem, dont les infortunes méritent d'être racontées.

Nommé en 1550 à la tête de l'archevêché rouennais, le cardinal Charles Ier de Bourbon avait fondé à Aubevoye, en 1571, l’abbaye de la Chartreuse de Bourbon-lèz-Gaillon. Ce prélat, désirant avoir près de sa résidence archiépiscopale du château de Gaillon, une copie exacte de la chapelle de Bethléem , bâtie sur l'étable où naquit le Christ, envoya à deux reprises en Palestine, son architecte chargé de relever les plans de ce haut lieu du christianisme.



CHAPELLE DE BÉTHLÉEM (Avant sa restauration)

En 1582, la chapelle et sa crypte, étaient achevées, et il en fit don aux moines de la Chartreuse avec les terres, vignes et bois des alentours. Tout comme l'était le Bethléem d'Orient, le Bethléem d'Aubevoye fut planté au sommet d'une colline. Cependant, en Judée Bethléem est juché à 846 m d'altitude, alors que le sanctuaire normand s'élève seulement à 94 m, dominant la vallée de la Seine.

l'été ou Ruth et Booz - 1660-64 - une des 4 saisons de Nicolas Poussin Les deux chapelles sont situées dans des endroits qui inspirent le calme et la sérénité, dans des vallées fertiles plantées d'arbres fruitiers et de vignes. Pour cela, quelques poètes du temps l’ont nommé Ephrata (la fructueuse), à l’image de sa grande sœur surplombant les vallons où les bergers, premiers adorateurs de l'enfant Jésus, faisaient paître leurs troupeaux dans les mêmes pâturages qui avaient été ceux de Ruth et Booz, arrière-grands-parents de David. Les vignes d'Aubevoye ont aujourd'hui malheureusement disparu.

 



Acquisition et restructuration

 

Le 21 mars 1791, après la spoliation de la Chartreuse, le petit domaine de Bethléem fut mis en vente et acheté par Mme Vve Chemin, née Lemoine, et ses deux fils. II est fort heureux que ces acquéreurs respectèrent les dispositions de la chapelle, se contentant de convertir la crypte en cellier.  Après la famille Chemin, la propriété fut acquise par Mr et Mme Mignot qui restaurèrent le monument et, le 24 Novembre 1895, il fut rendu au culte.

Après le décès de Mr et Mme Mignot, Bethléem échut par donation à Mme Mary, laquelle s'en dessaisit vers 1914 au profit de Mr Matheron. En 1956, ce dernier le céda à Mr et Mme Germain Villain, d'Aubevoye, famille très connue et estimée dans la région de Gaillon.

Mr Villain avait converti sa jolie maison située au bas de la colline, en un véritable musée, et taillé dans la pierre le calvaire du nouveau cimetière de sa commune. Après le décès du couple Germain, Mme Gisèle Bailleul, notaire à Gaillon, en devint la propriétaire en 1981.

La chapelle était, lors de la vente en 1956, dans un état de délabrement pitoyable. La charpente du toit était à nu, les portes défoncées, des pans de murs écroulés.



Ne reculant devant aucun sacrifice, Mr et Mme Villain[1], dont le courage n’a d’égale que la patience, ont su restaurer, par eux-mêmes, les injures que le temps et les hommes avaient fait subir à ce vieux sanctuaire.

Cette œuvre monumentale était en partie terminée à la fin de l'été 1958 : les toits refaits entièrement, l'aménagement de la crypte, du logis du vigneron attenant à celle-ci terminés. Il ne restait plus à réparer que l'intérieur de la chapelle et le logement des moines, dont les murs effondrés étaient en cours de réfection.

 



Intérieur de la Chapelle - Cliquez pour Agradir

Grands travaux

 

La décoration intérieure fut réalisée avec soin par les époux Villain. Le mobilier du culte était du XIXe siècle. Les vitraux, peut-être la tâche la plus complexe à réaliser, ont été reconstitués par Mr Villain à partir de matériaux anciens de récupération achetés chez des antiquaires ou brocanteurs.

N'ayant aucune gravure pour restituer une image des vitraux d'origine, Mr Villain laissa libre cours à son imagination en s'inspirant de scènes de la Nativité.

Malgré les difficultés incombant pour une telle entreprise, on ne peut qu'être admiratif pour le travail effectué par un homme qui n'avait, de surcroît, aucune formation dans les métiers du bâtiment. Les efforts de Mr et Mme Villain sont dignes de la reconnaissance du public, de tous ceux qui estiment que conserver notre patrimoine historique et artistique est une œuvre fondamentale pour les générations futures.

Voici l'état de la chapelle tel que l’a constaté Alphonse-Georges Poulain[2] à la fin de l'été 1958 :

Son orientation est régulière (est-ouest) et fut bâtie sur un plan cruciforme. Mais dans le courant du XIXe siècle, ayant été transformée en logement, les croisillons furent abattus et une cloison sépara le chœur de la nef. Un petit campanile qui ne date que de 1798, surmonte le toit de l'ancien chœur, près du pignon du chevet. Celui-ci était percé d'une haute et large baie amortie en arc plein cintre et les murs du sanctuaire de deux fenêtres de même forme, ainsi que de deux œils-de-bœuf. Chœur et nef étaient voûtés en berceau au moyen d’un bâti enduit de plâtre qui n'existe plus. Dans le mur latéral sud, quelques portes et fenêtres furent percées.

 




Bethléem en Palestine

Copie conforme ou presque

 

En faisant édifier la chapelle de Bethléem à Aubevoye, le cardinal de Bourbon n'a jamais voulu égaler celle de Judée, ni par ses richesses, ni par son étendue; puisque notre sanctuaire normand est beaucoup plus réduit (mais rigoureusement exact) :

  • Bethléem normand: 19 m de long, 8 m 60 de large, elle ne possède qu'une seule nef et le transept ne mesure que 6m 60 de long (voir le plan établi à main levée), alors que...

  • Bethléem en Palestine
  • mesure: 33 m de long, 6 m de haut, elle possède cinq nefs formées par quatre rangées de colonnes corinthiennes en marbre rouge veiné de blanc de 6m de haut (provenant sans doute du temple de Salomon) et un transept de 20 m de long.

    Porte de la crypteNotre crypte, copie de la grotte de la Nativité en Terre Sainte, située au-dessous de la chapelle dans toute sa longueur, est voûtée en berceau. On y pénètre par un escalier dont l'entrée est placée à l'intérieur vers l'ouest, et par une porte ouverte au sud en contrebas, au pied de la muraille du sanctuaire. Cette ouverture mérite la description détaillée que voici :

    Bethléem dans les années 80 - Cliquez pour agrandir

    Elle est surmontée d'une voussure en plein cintre composée de cinq rangs de moulures dont chaque extrémité repose sur les chapiteaux d'ordre corinthien de deux colonnes engagées (de chaque côté), dont les bases présentent deux tores séparés par une gorge. Le tout taillé dans la pierre de la région dans le plus pur style Roman. Il est à noter que les cinq arches de la porte symbolisent très certainement les cinq nefs de la grotte originale. Au-dessus dans un bloc de pierre, sont sculptées les armoiries du cardinal Charles Ier de Bourbon, qui ont été quelque peu martelées, sans doute pendant la Révolution de 1789, et qui se blasonnent ainsi : «de Bourbon, qui est de France (d'azur à trois fleurs de lis d'or posées 2 et 1) au bâton péri (raccourci) en bande de gueules, l'écu posé sur une croix (sans doute archiépiscopale, c'est-à-dire à deux branches) en pal (c'est-à-dire verticale). Sommé d'un chapeau de cardinal (à cinq rangs de houppes) et entouré du collier de l'Ordre du St-Esprit[3].

    Après avoir descendu quelques marches, en contrebas, vers la gauche, un autre petit autel dédié aux Rois Mages.
    Crypte de la Nativité sous la chapelle
    Dédicace sud
    Cliquez pour agrandir
    La mangeoire traditionnelle, de l'âne et du bœuf, dans laquelle fut déposé Jésus après sa naissance, a été aménagée à quelques mètres en avant. Sur la droite, on se retrouve près de l'autel majeur, il est disposé à l'endroit où naquit Jésus. Le sol est recouvert d'une plaque de marbre blanc, aujourd'hui fendue en 2 par des vandales, mais nous y reviendrons plus bas. Percée en son milieu, nous pouvons lire l'inscription écrite en latin autour de l’ouverture : «Hic de virgine Maria Jesus Christus natus est» (Ici Jésus Christ est né de la Vierge Marie). La trentaine de lampes qui s'y trouvaient ont été retirées avant qu'elles ne soient dérobées. Dans une niche vers le fond et à droite nous pouvons voir une statue en pierre de la Vierge et de l'enfant Jésus.

     

    Etranges visiteurs

     

    Il y a encore quelques années, pendant la nuit de Noël, une vraie messe de minuit en latin y était célébrée. En effet, un Indult pontifical prescrivait que la messe de minuit soit célébrée dans la grotte. Sur les murs Nord et Sud, deux croix pattées rouges se font face. Celles ci sont des Dédicaces octroyées par le Clergé pour consacrer ces lieux.

    St Georges terraçant le dragon A quelque vingt mètres de la chapelle, existe un bâtiment ayant abrité jadis le pressoir des moines. Les vignes couvraient les vastes herbages s'étendant vers le sud-ouest. Le charme de ce paysage sera complet en écoutant murmurer les eaux ondoyantes d'un petit ruisseau s'échappant de l'une des cinq sources qui faisaient tourner jadis le moulin de la Chartreuse.

    La visite des lieux a toujours été possible depuis la remise en état des époux Villain. Mme Gisèle Bailleul, qui en est la propriétaire actuellement, accorde à qui veut ce pèlerinage. Cependant une catégorie de l'espèce qu'il est difficile de qualifier, une meute d'imbéciles, un cénacle de crapules, en fait des profanateurs ont tout saccagé. En juin 2000 cet édifice remarquable qui était en parfait état a littéralement et méthodiquement été détruit. De l'intérieur de la chapelle il ne reste rien; statues, vitraux, maître autel, chemin de croix, tout a été cassé à la hache ou à la masse. Le mot «Silence» inscrit un peu partout marquait leur passage dévastateur; un terme qui en dit long sur la personnalité de ces vandales. La toiture qui avait été épargnée par la tempête de décembre 1999 est en partie à terre. Aujourd’hui c'est encore un spectacle de désolation faisant peine à voir.

    Une plainte a été déposée à la gendarmerie. Nous ne pouvons qu'espérer l'arrestation de cette bande d'irréductibles crétins pour qu'ils paient cet acte lâche et irresponsable.

    Nous remercions Mme Gisèle Bailleul, notaire à la retraite, de nous avoir accordé l'autorisation de visiter ces lieux enchanteurs et de publier ces quelques lignes afin de garder en mémoire sa charge historique et mystique.


     

    Dossier complet et remis à jour à lire dans
    - LE MERCURE DE GAILLON N°12 -




    Thierry Garnier

    Mis à jour le 23.02.08

    Remerciements particuliers à : A-M Lecordier

    © 2008 M2G éditions. Tous droits réservés, reproduction interdite sans autorisation de l'auteur.


    Voir aussi

    Livre épuisé


    [1] Gaillon et ses villages, 1978 et Aubevoye et son passé, 1965, G. Villain.

    [2] Gaillon et ses environs, A. G. Poulain, 1960.

    [3] Héraldique capétienne II, dans Les Cahiers Nobles, par Hervé Pinoteau, Paris, 1956.